LES PROCHES
Notre équipe a révélé les noms, les visages et les histoires de 46 disparus dans la Manche entre 2020 et 2024. De la Belgique à la Syrie en passant par le Royaume-Uni, nous avons rencontré leurs familles et amis. Aidés dans leur quête de justice par des associations ou par la diaspora, tous exigent des autorités la vérité sur les circonstances des disparitions, et la transparence sur les procédures d’identification.
Par Maïa Courtois, Maël Galisson et Simon Mauvieux. Photographies et vidéos par Valentina Camu
INTERROGER LES DEFAILLANCES DU SECOURS EN MER
Pour la première fois, un exilé rescapé d’un naufrage ayant entraîné des disparitions a saisi la justice française, en avril 2026, pour mettre en cause l’opération de secours et de recherche en mer. Il s’appelle Osama Ahmed, un jeune Syrien originaire d’Alep. Au cours du naufrage du 23 octobre 2024, alors que le bilan officiel mentionne trois morts, notre équipe révèle l’existence d’au moins 13 personnes portées disparues. Soit le naufrage le plus meurtrier dans la Manche après celui du 24 novembre 2021. Ahmed Ahmed, le père d’Osama, âgé de 53 ans, fait partie des disparus. Dans son signalement au parquet de Boulogne-sur-Mer, Osama et son avocat Me Emmanuel Daoud pointent l’heure écoulée entre les signalements et l’arrivée des secours. Ils estiment que “les autorités françaises se sont rendues responsables de non-assistance à personne en péril.”
Notre équipe documente depuis des années le dévouement des secouristes, mais aussi les lacunes des moyens de sauvetage déployés par l’État. Car d’autres proches de disparus s’interrogent. C’est le cas de Zana et Jamal. Ces deux Iraniens sont partis avec leurs deux amis, Nima Shahsawari (24 ans) et Hiva Mustafaei (26 ans), le 14 décembre 2023, depuis la plage de Grand Fort Philippe. Lorsque l’embarcation s’élance à 23 heures, elle est surchargée. Vers minuit, le Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage Gris-Nez “est informé qu’une embarcation est en difficulté à moins de 8 km des côtes au large de Grand-Fort-Philippe (…) avec une soixantaine de personnes à bord », retrace la préfecture maritime.
L’Esvagt Charlie, navire de la société privée SeaOwl affrété par l’État, se rapproche de l’embarcation “vers 1h”. Vers 1h30, le flotteur gauche subit une fuite : c’est là que se tenaient assis Zana et Hiva. “Ce côté gauche s’est effondré. On est tombés à l’eau Hiva et moi, avec une dizaine de personnes”, raconte Zana. “L’un des boudins du bateau de fortune est dégonflé. Plusieurs personnes sont dans l’eau”, constate l’Esvagt. Jamal, assis du côté droit du bateau avec Nima, voit l’équipage mettre à l’eau des canots rouges de secours. “Notre bateau restait très instable et ne flottait pas bien. D’un côté, je tenais la main de Nima. De l’autre, je tenais une sangle du canot pour ne pas couler”, décrit Jamal. “Mais une vague est arrivée : Nima, moi et une dizaine d’autres personnes sommes tombées à l’eau”. Puis, le flou :“c’est la dernière fois que j’ai vu Nima”.
Depuis ce jour, les corps de Nima et Hiva n’ont jamais été retrouvés. Malgré leurs alertes sur la disparition de leurs amis dans les jours suivants le naufrage, Zana et Jamal n’ont jamais été entendus à ce sujet par les autorités. Ils ont depuis rejoint d’autres pays européens.
Extrait de l’enquête video réalisée avec Le Media. © Valentina Camu
“ L’embarcation se trouvait à environ deux kilomètres des côtes quand un des flotteurs a explosé. Tout le monde est tombé à l’eau. J’ai été séparé de mon père. Je ne le voyais plus, je ne l’entendais plus. J’ai seulement vu les sauveteurs récupérer les corps de trois personnes noyées.
Osama Ahmed
Fils d’Ahmed Ahmed, 53 ans, disparu dans le naufrage du 23 octobre 2024
Ismail. Extrait de l’enquête video réalisée avec Le Media. © Valentina Camu
CREER UN DISPOSITIF POUR RECUEILLIR LES ALERTES, DES LE DEBARQUEMENT
La plupart du temps, des témoins directs des disparitions ou des proches alertent rapidement les autorités, soit en se déplaçant eux-mêmes dans les commissariats, soit via des associations comme le “groupe décès” engagées sur le terrain. Pourtant, il arrive régulièrement que ces alertes ne soient pas suivies d’effets. Y compris dès l’opération de secours en mer.
Modther Abbaker Osher, jeune Soudanais de 22 ans, a par exemple embarqué le 11 août 2024 sur un zodiac en partance pour le Royaume-Uni, à partir de la plage des Hemmes d’Oye. Parmi ses compagnons de route : Ibrahim*, qui vit aujourd’hui en Angleterre au bord de la mer d’Irlande, dans une maison en brique rouge de la ville portuaire de Barrow-in-Furness. « Sous le poids des passagers, une partie du bateau a commencé à s’enfoncer dans l’eau, déséquilibrant le zodiac. De nombreuses personnes sont tombées à l’eau« , se souvient le garçon. Son ami Modther, qui ne sait pas bien nager et ne porte pas de gilet de sauvetage, tente de se rapprocher d’Ibrahim, qui s’agrippe au moteur. « Mais une violente vague l’a repoussé loin de l’épave du zodiac, souffle Ibrahim. Et après, je ne l’ai plus revu. » Les équipes de secours finissent par arriver sur zone et portent assistance à 53 naufragés.
“Une fois sur le bateau des secouristes, j’ai demandé aux autres rescapés autour de moi : ‘Avez-vous vu Modther ?’, mais personne ne le connaissait ou ne savait où il était”, se désole Ibrahim. Il interroge également plusieurs membres d’équipage. L’un des sauveteurs l’informe qu’un des naufragés a été hélitreuillé par l’hélicoptère Dauphin vers l’hôpital de Boulogne-sur-Mer et qu’il pourrait peut-être s’agir de Modther. Mais le naufragé pris en charge n’est pas Modther. Il s’agit d’un des deux exilés afghans morts officiellement au cours de l’opération. Modther, lui, n’apparaît dans aucun bilan officiel.
Alors que la majorité des disparitions interviennent en mer, l’État qui coordonne l’intense activité de sauvetage dans la Manche ne prévoit pas de protocole spécifique sur le sujet. “La question du nombre de personnes à bord, ou de savoir si tout le monde a son compagnon de voyage à côté, n’est pas posée systématiquement”, nous concède un acteur du sauvetage. “On commence à faire des patterns de recherche dans le cas où l’on récupère des gens et qu’ils nous disent ‘il y a des personnes qui sont tombées à l’eau’. Le truc, c’est que bien souvent ils ne savent pas combien ils étaient au départ”, explique un autre. Interrogée sur son cadre d’intervention en cas d’alerte disparition en mer, la préfecture maritime nous a uniquement renvoyé à son rapport d’activité, qui ne comporte aucune mention d’un protocole.

Des personnes exilées sont accompagnées par les forces de l’ordre après un naufrage sur le littoral. © Valentina Camu
MIEUX COORDONNER LES ENQUETES A TERRE
À des milliers de kilomètres de la Manche, en Afghanistan, deux familles demeurent sans nouvelles de leurs proches depuis le 11 août 2023. Suite à un naufrage cette nuit-là, Ahmad Jan A. et Samiullah A. manquent à l’appel. La préfecture maritime communique sur un disparu, or, dans la foulée du naufrage, plusieurs témoins que nous avons retrouvé sur les campements affirment qu’il y en a deux, et que leurs identités sont connues. Ces témoins n’ont pourtant jamais été interrogés par les autorités pour enclencher de nouvelles recherches des corps en mer. Ou pour entrer en contact avec les familles au pays, dans le cas où des corps non identifiés s’échouent sur les plages.
C’est Mohammad Amin Ahmadzai, responsable de l’Association solidarité culturelle et insertion des Afghans (ASCIA) basée à Lille, qui prend cette tâche sur ses épaules. Dès le 12 août, lendemain du naufrage, il se rend à Boulogne-sur-mer, où il retrouve des rescapés. Les survivants, dont les téléphones ont été confisqués par la police pour cause d’enquête sur les passeurs, lui font un récit détaillé du naufrage. Dans la foulée, le Lillois publie une vidéo sur la page Facebook de l’ASCIA. “J’ai reçu énormément d’appels téléphoniques de familles en recherche”, retrace-t-il. “Elles m’ont envoyé des centaines de photos de leurs proches.”
La collecte de témoignages, le lien entre les familles d’un côté et les autorités chargées de l’enquête de l’autre, ont reposé sur ce responsable associatif ainsi que sur notre travail journalistique. Muslim Hanafi Ahmadi, le grand frère d’Ahmad Jan, regrette depuis Kaboul qu’aucun canal de communication directe avec les autorités n’ait été mis en place depuis tout ce temps. “Notre famille attend jour et nuit des nouvelles. Personne ne nous a contactés”, nous a-t-il confié.
La plupart du temps, les autorités dépendent du tissu associatif calaisien pour faire remonter des informations. Le service de rétablissement des liens familiaux de la Croix-Rouge joue également le rôle d’interface entre autorités et associations. Les forces de l’ordre, qui procèdent toutes les 48heures à des expulsions de campements d’exilé·es, se retrouvent rapidement démunies pour obtenir des informations auprès de potentiels témoins, poussés à s’éparpiller. “Les autorités laissent les personnes solidaires essayer d’obtenir des informations comme elles peuvent”, déplore Flore Judet, coordinatrice de L’Auberge des migrants. “Le seul moyen que les personnes solidaires ont, c’est de parler avec les exilés, d’essayer de faire du lien, une chose qui malheureusement n’est pas faite aujourd’hui par les autorités.”
“ En publiant la vidéo sur Facebook, j’ai voulu avertir la diaspora afghane en France et les proches en Afghanistan. En deux semaines, j’ai reçu énormément d’appels téléphoniques de familles en recherche. Elles m’ont envoyé des centaines de photos de leurs proches.
Mohammad Amin Ahmadzai
Responsable de l’Association solidarité culturelle et insertion des Afghans (ASCIA) basée à Lille
Les amis de Amanuel. Extrait de l’enquête video réalisée avec Le Media. © Valentina Camu
EXIGER LA TRANSPARENCE ET L’ EFFICACITE DES PROCEDURES D’IDENTIFICATION
Un an et demi après le naufrage du 23 octobre 2024, seulement 7 personnes sur les 13 portées disparues (révélées par notre équipe) ont été formellement identifiées, et leurs dépouilles restituées aux familles. Dans les semaines qui avaient suivi ce naufrage, la mer avait recraché treize corps sur les plages. La procureure de Boulogne-sur-Mer, Cécile Gressier, indique en mai 2026 à notre équipe que quatre corps non identifiés font toujours l’objet d’une enquête.
Depuis un an et demi, Tirfe Berhe, professeur d’anglais, remue ciel et terre pour récupérer le corps de son fils Amanuel, disparu dans ce naufrage, et lui organiser des funérailles dignes en Érythrée. Espérant l’envoi rapide d’un kit contenant un test ADN, nécessaire à l’identification des corps échoués sur les plages, le père de famille a quitté son domicile pour s’installer plusieurs mois dans la capitale de l’Éthiopie, Addis-Abeba, et trouver l’appui de la Croix-Rouge éthiopienne.
En France, c’est la nouvelle cellule de gendarmerie Nodens, créée début 2025 pour centraliser les recherches sur les corps retrouvés sur les plages, qui est chargée de son cas et des envois postaux de kit ADN. Or, un an et demi après le naufrage, le père de famille n’a toujours pas reçu le précieux colis. Ces lenteurs procédurales sont dues à plusieurs facteurs : l’absence d’un protocole clair d’envoi postal, la difficulté de coordination entre les différentes Croix-Rouge éthiopienne et européennes, et l’absence de communication directe pendant plus d’un an entre la cellule Nodens et le père d’Amanuel.
Face à ces dysfonctionnements, de nombreux chercheur-ses et médecins légistes en Europe tentent de faire bouger les lignes. « Il s’agit de faciliter l’émergence de nouvelles recherches et innovations sur le plan de l’identification. C’est important pour composer avec les obstacles géopolitiques des pays d’origine et la disparité des réponses politiques données par les pays où les corps sont retrouvés », expose Caroline Wilkinson, professeure d’identification craniofaciale à Liverpool, à la tête de l’unité Migrant Disaster Victim Identification. Ce réseau forme des acteurs de l’identification partout en Europe à de nouvelles techniques. L’idée est de ne plus se restreindre à la seule analyse de l’ADN, la dentition et les empreintes digitales, mais de prendre aussi en compte d’autres leviers d’identification : images circulant sur les réseaux sociaux, analyse des courants marins, caractéristiques visuelles dites « secondaires » (tatouages, piercings, etc.).

Ismail, compagnon de route de Modther. Extrait de l’enquête video réalisée avec Le Media. © Valentina Camu
APPORTER UN SOUTIEN PSYCHOLOGIQUE AUX PROCHES
“Je n’ai pas trouvé la paix. Je pense constamment à mon père. Pourquoi les autorités françaises n’ont-elles pas réussi à le retrouver ou à l’identifier parmi les corps et les personnes disparues ? Je reste souvent seul et je pleure.” Ces mots ont été adressés à la justice française par Osama Ahmed, jeune Syrien à la recherche de son père disparu dans le naufrage du 23 octobre 2024. Dans le nord de la France, aucun dispositif de soutien psychologique spécifique n’est proposé par l’État aux exilés victimes de naufrage, témoins ou proches de disparitions.
Or, “lorsqu’un événement potentiellement traumatique comme un naufrage survient, il faut une intervention immédiate”, explique Chloé Hannebouw, la psychologue de Médecins sans frontières qui a longtemps opérée seule sur ce terrain. Puis, “dans les 24 à 72 heures, un débriefing psychologique pour replacer l’événement dans la mémoire, dans la temporalité, et diminuer ainsi l’impact du traumatisme”. Osama n’a rien eu de tout cela. Après un bref passage à l’hôpital suite à l’opération de secours, le jeune homme est ressorti sans voir de psychologue. Dans les premières semaines du naufrage, lorsqu’il évoquait les faits, son corps était pris de tremblements. Des symptômes tels que des “cauchemars, flash-back, tremblements, un état de choc et d’hypervigilance” peuvent apparaître dès les heures suivant l’événement, confirmait Chloé Hannebouw. S’il n’est pas désamorcé, le stress post-traumatique s’installe à partir d’un mois environ.
Osama Ahmed avait un temps trouvé refuge dans la maison solidaire La Margelle, qui accueille des exilés blessés ou épuisés psychiquement. “Beaucoup se trouvent dans des épisodes dépressifs. Elles mangent peu, dorment tout le temps… Nous, on surveille si cela s’améliore avec le répit qu’offre la maison. Si rien ne bouge, on s’inquiète, et je contacte la psychologue de MSF”, explique Jeanne Bonnet, la fondatrice. Il existe bien la PASS (permanence d’accès aux soins de santé) de l’hôpital public : mais même celle-ci s’appuie sur les dispositifs associatifs. “Il est arrivé que la PASS nous appelle pour nous dire : on aurait besoin d’un hébergement pour une sortie d’hospitalisation, vous avez de la place ?”
L’errance administrative, faute de régularisation, aggrave la situation des personnes exilées. L’Allemagne, où Osama Ahmed s’est installé après la disparition de son père, a rejeté sa demande d’asile. Dans sa lettre, il conclut : “je vais toujours au cimetière le matin et je pleure, me demandant pourquoi mon père n’a pas une tombe comme les autres. Je pleure devant les tombes de personnes que je ne connais pas.”