LA FRONTIERE

Depuis trente ans, des moyens colossaux sont déployés le long de la frontière franco-britannique pour empêcher les exilés de rejoindre le Royaume-Uni. À partir de 2018, l’essentiel des traversées est réalisé par des embarcations de type zodiac, quand elles étaient auparavant effectuées par camion. Malgré le déploiement croissant de forces de l’ordre, une surveillance accrue le long du littoral et des enquêtes judiciaires tentaculaires, toujours plus d’exilés franchissent la Manche et le nombre de décès et de disparitions n’a jamais été aussi élevé.

Par Maïa Courtois, Mael Galisson et Simon Mauvieux. Photographies et vidéos par Valentina Camu

Carte du littoral

Territoire

Frontière
Zone de passage
Plage

Infrastructures

Campement
Lieu de solidarité
Poste de police
Centre de rétention

Effectifs et dispositifs

Déploiement des effectifs policiers
Effectif de sauvetage en mer
Dispositif anti-migrants

Événements marquants

Lieu de naufrage
Lieu de mort
Lieu de disparition

LE LONG DE LA FRONTIERE, SURVEILLANCE, TRAQUE ET VIOLENCE

La lutte menée depuis 30 ans contre les passages d’exilés vers le Royaume-Unis a marqué visuellement le territoire du Calaisis. La zone de l’Eurotunnel, immense hub où transit les marchandises et les visiteurs à destination du Royaume-Unis se dresse désormais comme une forteresse imprenable. Des murs de plusieurs mètres de haut sur lesquels trônent des barbelés on finit par décourager les exilés à se faufiler dans cette zone surprotégée pour tenter de se dissimuler dans des camions. Depuis 2018, la mer est leur dernière issue. Les immenses plages sauvages de la côte d’opale, bordées de falaises ou de dunes sont désormais des lieux de patrouille, de traque et de violences.

1500

En 2026, près de 1500 policiers et gendarmes sont présent en permanence pour patrouiller le long de 200 kilomètres de littoral.

Les opérations policières visant à empêcher les départs d’embarcation sont présentées comme une initiative humanitaire visant à sauver des vies en décourageant les traversées maritimes périlleuses. En mars 2026, des chercheurs du ESRC Center for Sociodigital Futures de l’université de Bristol et Border Forensics, une agence d’investigation indépendante, ont dévoilé une étude sur l’évolution du nombre de victimes, corrélée avec l’évolution des pratiques policières. Leurs conclusions montrent que l’intensification des méthodes répressives visant à empêcher les départs est directement liée à l’augmentation de la mortalité observée sur cette même période.

Route qui mène dans un campement informel à Calais. © Valentina Camu

Sur la plage d’Ambleteuse, deux gendarmes patrouillent près d’un « small boat » endommagé après une tentative de traversée. ©Valentina Camu

LA DOCTRINE « STOP THE BOAT » : LE CAS JUMAA-AL-HASAN

Il est 23 heures, ce 2 mars 2024, à Gravelines (Nord). Jumaa Al-Hasan est accroupi sur la berge du canal de l’Aa. Derrière lui, c’est la panique. Une dizaine d’exilés avec qui il attendait l’arrivée d’un zodiac se font attaquer par des policiers. Coups de matraque, gaz lacrymogènes, la police s’en prend à toute personne tentant de s’approcher du canal. Alors que l’embarcation arrive lentement, Jumaa hésite. Il tente de remonter sur la rive, mais, repéré par les policiers qui braquent leurs lampes torches sur lui, il se fait asperger de gaz lacrymogène. Pris en étau entre le canal et les policiers, il saute dans l’eau, espérant pouvoir atteindre le zodiac. Il s’enfonce dans les eaux troubles de l’Aa, remonte à la surface en se débattant, avant de couler définitivement. Il disparaît sous les yeux de ses compagnons de voyage… et de la police.

Cette nuit-là, l’intervention policière répond à une stratégie bien précise : la doctrine Stop the boat. Lancée d’abord comme un slogan électoral par Rishi Sunak en 2023, Stop the boat est devenue une véritable stratégie policière quelques mois plus tard…et un slogan repris lors des manifestations d’extrême droite anti-migrants en Angleterre.

L’histoire de Jumaa illustre comment les tactiques policières agressives ciblant ces moments d’embarquement et de départ créent des conditions de plus en plus dangereuses pour celles et ceux qui tentent de rejoindre le Royaume-Uni par la mer.

129

Sur les 525 morts à la frontière franco-britannique comptabilisés depuis 1999, 129 ont perdu la vie en mer entre 2023 et 2025, soit un quart du bilan total depuis 20 ans.

Le cas Jumaa Al-Hasan : enquête vidéo avec INDEX et LIMINAL

Dans la nuit du 2 au 3 mars 2024, Jumaa al-Hasan, un exilé Syrien de 27 ans, meurt noyé à Gravelines.

LE TRAITE DE SANDHURST, UN MILLIARD D’EUROS POUR FERMER LA FRONTIERE

Conclu pour la première fois en 2018, le traité de Sandhurst vise à associer financièrement le Royaume-Uni à la sécurisation de la frontière du côté français. De 2018 à 2026, le Royaume-Uni a dépensé 762 millions de livres sterling, principalement pour l’achat d’équipements de surveillance destinés à la police française et pour couvrir les coûts liés au déploiement de milliers d’agents des forces de l’ordre le long du littoral. Ce déploiement policier est le bras armé de la logique Stop the boat. L’accord, signé entre la France et le Royaume-Uni en avril 2026 renforce ce dispositif. Les Britanniques prévoient de verser à la France jusqu’à 766 millions d’euros sur trois ans pour poursuivre la stratégie d’interception des embarcations. Pour la première fois, une partie conséquente de cette enveloppe, 150 millions d’euros, sont conditionnés à des résultats, soit un nombre minimal d’interceptions réalisées par les forces de l’ordre. Une unité de CRS “anti-émeute” est désormais mobilisée sur le littoral, aux côtés de 1400 policiers et gendarmes, contre 900 avant ce nouvel accord.

1,5 milliards d’euros

En 2029, le Royaume-Uni aura payé à la France 1,5 milliard d’euros pour ses dépenses en matériel et en effectif, afin d’empêcher les exilés de traverser la Manche.

Malgré toutes ces dépenses, ni les français ni les britannique n’auront fait diminuer le nombre de traversées. En 2025, 41 472 personnes sont arrivées depuis la Manche, sur les côtes britannique. Plus qu’en 2023 (29 437) et 2024 (36 818). Pour la juriste anglaise Laura BlytheIl est difficile d’interpréter ces statistiques comme un succès pour le gouvernement britannique ».

Restes de matériel utilisé pour le gonflage d’un bateau pneumatique.. ©Valentina Camu

Exilés rescapés d’un naufrage au large de Boulogne-sur-Mer retrouvés sur la route nationale. © Valentina Camu

DES RESCAPES POURSUIVIS EN JUSTICE

En parallèle des opérations policières, les autorités françaises ont mis en place un dispositif judiciaire visant à combattre les “réseaux de passeurs”. Sur le terrain, cela se traduit par des interrogatoires auprès des rescapés, souvent dès leur débarquement à terre après les sauvetages. La cible prioritaire de la police à ce moment-là est le conducteur du bateau, le premier fil à tirer pour remonter une filière. Or il se trouve que les pilotes d’embarcation sont quasi systématiquement des exilés eux-mêmes, qui ont accepté cette responsabilité en échange d’un prix cassé pour la traversée. Ces petites mains payent le prix d’un durcissement législatif continu. La loi immigration votée en janvier 2024 permet désormais à la justice de condamner jusqu’à 15 ans une personne accusée d’être un passeur, en ajoutant plusieurs circonstances aggravantes au délit d’aide à l’entrée ou au séjour illégal, comme la bande organisée ou l’exposition d’un étranger à un risque de mort ou de blessure.

400 €

Ibrahim Aboubacar n’avait que 400 euros pour payer sa traversée, alors que le passeur lui en demandait 700. Il sera finalement accepté sur l’embarcation, à condition d’aider à préparer le bateau.

En novembre 2025, nous avons couvert le procès d’Ibrahim Aboubacar, un jeune soudanais originaire du Darfour, accusé aux côtés de neuf autres personnes d’être responsable d’une traversée ayant entraîné la mort de 6 personnes, en août 2023. Lui clame son innocence, après avoir passé deux ans en prison. Il a été arrêté quelques heures après le naufrage, durant lequel il a frôlé la mort. Menacé par des passeurs, il dit avoir été forcé de piloter l’embarcation. « Ils nous ont demandé de porter le bateau avec les autres, a-t-il témoigné durant sa garde à vue.Quand on a refusé, ils ont commencé à nous taper et nous ont dit : “Si vous ne le portez pas, on vous tue ici ». Ibrahim Aboubacar a finalement été relaxé.

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LES DISPARUS
Entre 2020 et 2024, au moins 46 personnes qui voulaient rejoindre le Royaume-Uni ont disparu, en mer ou à terre. Près d’une disparition par mois. Cette réalité était jusqu’ici absente des bilans des autorités et du débat public. Notre équipe a enquêté pendant des années pour constituer une base de données inédite avec leurs noms, leurs histoires, leurs visages. Voici nos révélations et notre méthodologie.